Foutez-nous la paix !

Chez les néo-libéraux, on dit souvent que la France est trop administrée, trop complexe, qu’il y a trop de communes. En réalité, le problème ce ne sont pas les communes, c’est le nombre de gens à Paris qui passent leur temps à vouloir les réformer sans avoir jamais mis les pieds dans un conseil municipal.

Ces derniers jours en sont une nouvelle illustration : d’un côté, Clément Beaune, Haut-Commissaire au Plan, propose de dissoudre les communes de la petite couronne dans un Grand Paris unifié. Et dans le même temps, le Gouvernement et le Sénat veulent rendre facultatifs les Centres Communaux d’Action Sociale.

Adjoint au Maire d’Alfortville, en charge de l’action sociale, j’ai pour eux quelques nouvelles du monde réel.

Le mythe du « Big is beautiful »

Clément Beaune est énarque. Il n’a jamais rien fréquenté d’autre que les cabinets ministériels. La réalité locale ne lui échappe pas seulement —elle lui fait peur. La complexité des territoires, leur irréductible diversité : tout cela le dérange. Pourtant, Rodez n’est pas Alfortville ; Brest n’est pas Avignon. C’est précisément pour cette raison que les Maires sont les élus les plus appréciés des Français : parce que leur réponse politique aux problèmes des habitants est adaptée aux réalités du terrain. Mais cela, Clément Beaune ne peut pas le savoir, lui qui ne connaît que les 7ème et 11ème arrondissements de Paris.

Sa religion, c’est le « Big is beautiful ». On connaît : c’est ce même dogme qui a produit la loi NOTRe, ce chef-d’œuvre d’absurdité qui a fondu des régions entières dans des ensembles sans aucun sens historique ni géographique. Résultat : les Alsaciens réclament toujours leur région propre. Les Landais et les Poitevins partagent de façon invraisemblable le même Conseil régional. C’est aussi le même esprit qui a présidé aux délirantes fusions d’universités —sans logique scientifique ni pédagogique, juste pour faire grossir la grenouille et se comparer au bœuf (et au classement de Shangaï). Les exemples sont hélas! légion.

Au vrai, Clément Beaune veut que Paris rivalise avec Londres et son « Greater London ». Mais une ville est le produit d’une histoire singulière ; celle du Royaume-Uni n’est pas la nôtre. On ne refait pas la géographie d’un pays par décret. Et si le sujet de la France c’était son nombre de communes, on le saurait. Résoudre un problème qui n’existe pas est juste imbécile.

Une chose est certaine : les 45.000 Alfortvillais ne réclament en aucune manière que leur ville disparaisse dans un magma plus grand et dont ils ne connaitraient même pas les élus : ils sont au contraire heureux que localement nous les servions comme ils le souhaitent.

Même logique, autre cible : les CCAS dans le viseur du Gouvernement

Le lien entre les deux actualités n’est pas fortuit. C’est la même pensée qui est à l’œuvre : ce qui est local est suspect, ce qui est petit est inefficace, ce qui résiste à l’uniformisation doit être absorbé ou supprimé. C’est ainsi qu’il y a quelques jours des Sénateurs, appuyés favorablement par un Gouvernement qui avait déjà tenté la même chose il y a un an, ont proposé de rendre facultatifs les Centres Communaux d’Action Sociale. Ne soyons pas dupes : sous couvert de simplification et de libre administration, rendre les CCAS facultatifs, c’est organiser leur disparition progressive —en commençant par les communes les plus pauvres, les plus rurales, celles dont les habitants en ont précisément le plus besoin.

Tuer le pompier pendant l’incendie

Sous la Présidence d’Emmanuel Macron, la pauvreté a explosé. Et c’est dans cette période qu’on voudrait rendre facultatifs les Centres Communaux d’Action Sociale ?

Les CCAS, ce sont les premiers maillons de la solidarité concrète, là où les grandes administrations n’arrivent pas ou plus, là où les guichets sont trop loin, trop complexes, trop dématérialisés. Aides d’urgence, épiceries sociales, portage de repas, orientation des jeunes en rupture, détection de l’isolement, des problèmes de santé mentale, sans-abrisme, adaptation des villes aux handicap : le CCAS voit la précarité avant qu’elle ne devienne drame. C’est l’État social à hauteur d’homme.

Rendre ces structures optionnelles, c’est parier —cyniquement— que les communes sous pression budgétaire feront l’économie de ce qui protège les plus fragiles.

Un CCAS, c’est aussi un espace où les communes innovent. Aides alimentaires sans délai, fonds pour les impayés d’énergie, filets de sécurité pour les familles monoparentales — tout ce que l’État central ne sait pas, ne peut pas, ou ne veut pas faire. Affaiblir les CCAS, c’est éteindre cette capacité d’initiative qu’on prétend par ailleurs vouloir encourager. Et là encore, je n’ai jamais entendu un habitant, ni même un élu local, réclamer la suppression de son CCAS.

## Donnez-nous des moyens, pas des leçons

Cher Haut-Commissaire au Plan, chers Parlementaires, cher Gouvernement, plutôt que de détricoter ce qui fonctionne partout en France, donnez-nous les moyens d’agir davantage : des ressources fiscales stables, une vraie autonomie, des CCAS renforcés, des communes respectées dans leur identité et leur histoire.

Vraiment — foutez-nous la paix !