Jeunesse : en parler toujours, n’agir jamais ?

Mission local AIFP

« Il faut qu’on se batte pour que les jeunes se retrouvent plus vite et plus fort sur le marché du travail », déclarait sur France 2 le ministre de l’Économie Roland Lescure le 10 février dernier. Le lendemain, dans un communiqué de presse, Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail et des Solidarités, affirmait faire « de l’insertion professionnelle et de l’accroissement du taux d’emploi [s]es priorités absolues en particulier pour les jeunes ».

Ces éléments de langage ministériels, destinés à masquer la récente annonce de la hausse du taux de chômage des 15-24 ans à 21,5%, son plus haut niveau depuis 2021, ne doivent duper personne : le décalage entre les mots et les actes est brutal. Le projet de loi de finances 2026 en est une illustration inquiétante : derrière l’affichage de « responsabilité », ce sont des choix politiques assumés qui fragilisent directement les jeunes et les structures qui les accompagnent.

Le budget national adopté le 2 février dernier prévoit une baisse significative des crédits alloués aux 440 missions locales : après une première diminution en 2025, en deux ans, ce sont au total plus de 13% de crédits en moins pour ces structures chargées par la loi d’accompagner 1,1 million de jeunes vers l’autonomie et l’insertion professionnelle.

Adjoint au maire en charge des solidarités et président d’une mission locale, je mesure chaque jour ce que signifient concrètement de tels arbitrages : des jeunes sortis du système scolaire sans diplôme, parfois sans domicile ; des jeunes en rupture familiale qui cherchent un logement en même temps qu’un emploi ; des jeunes étrangers qui maîtrisent mal le français mais veulent s’insérer ; des jeunes en situation de handicap qu’il faut accompagner patiemment. Tous ont besoin d’un accompagnement humain, individualisé, sur la durée. Je vois aussi des professionnels qui s’engagent toujours plus malgré des moyens de plus en plus contraints. Car les conseillers des missions locales ne font pas que rédiger des CV ou occuper les jeunes. Ils lèvent concrètement les freins à l’emploi : mobilité, santé, logement, garde d’enfants. Ils orientent, forment et soutiennent financièrement quand c’est nécessaire. Ce travail prend du temps, demande des compétences, nécessite des moyens. Avec les suppressions de postes programmées par les baisses de subventions, les délais d’attente vont s’allonger, la qualité de l’accompagnement va se dégrader, des antennes vont même fermer.

On m’objectera que des amendements parlementaires ont cherché courant janvier à stabiliser les crédits et amoindrir le choc du PLF 2026 pour les missions locales. Félicitons-nous de cela. Mais le simple fait que la question se pose dit quelque chose : la jeunesse n’est qu’une variable d’ajustement parmi d’autres, alors qu’elle devrait être notre priorité. Cette orientation est d’autant plus préoccupante qu’elle s’inscrit dans un contexte déjà dégradé : les dispositifs d’insertion, les contrats aidés, certains outils d’accès à l’emploi ont été réduits ces dernières années.

Et comme si cela ne suffisait pas, le gouvernement travaille aussi sur un décret prévoyant la baisse drastique des subventions pour l’embauche des apprentis.

Comment justifier de telles incohérences alors que le chômage des jeunes explose, que la part des jeunes ni en emploi, ni en formation, ni en études atteint 12,9 %, que 56,9 % des moins de 25 ans sont en contrat précaire, qu’un jeune sur quatre vit sous le seuil de pauvreté en France ? Il y a une contradiction majeure à proclamer la priorité donnée à l’emploi des jeunes tout en affaiblissant les acteurs qui rendent cet objectif possible.

Les collectivités locales ne pourront pas durablement compenser les désengagements de l’État. Les communes, les intercommunalités, les départements financent largement les missions locales et soutiennent des actions d’insertion. Mais leurs propres marges de manœuvre se réduisent. À force de demander toujours plus aux territoires avec toujours moins de moyens, on fabrique une politique publique instable et inégalitaire selon les territoires, là où la jeunesse aurait besoin d’un grand plan national.

À force de reléguer la jeunesse au second plan, on nourrit le sentiment d’abandon, la défiance envers les institutions, parfois le découragement. C’est une faute politique majeure.

Au lieu de précariser davantage les jeunes, donnons-leur au contraire les moyens de s’émanciper : instaurons par exemple un revenu d’autonomie pour les 18-25 ans pour permettre aux jeunes de se former, chercher un emploi ou s’engager dans des projets sans dépendance familiale ; étendons le RSA aux moins de 25 ans, une exclusion historique injuste que peu d’autres pays européens maintiennent ; construisons massivement des logements étudiants et des résidences jeunes travailleurs  à loyer modéré ; remboursons intégralement les soins dentaires et optiques des moins de 25 ans.

Cessons de stigmatiser les jeunes, faisons-leur confiance et donnons-leur une capacité d’émancipation !